lundi 17 octobre 2011

sao paulo _ septembre 2011 _ graf quartier itaquera _ site prison carandiru

"Femme de voleur" : quand l'amour entre (ou essaie) de rentrer en prison

Enquête sociologique menée à Sao Paulo  (septembre 2011) à partir d'entretiens et d'observation participante.

1. Les prisons dans l'Etat de São Paulo : éclairage général

une explosion carcérale et un enfermement de masse :
La population carcérale de l'Etat de São Paulo a explosé au cours des vingt dernières années, fruit d'une politique publique d'enfermement de personnes considérées comme dangereuses. Selon les chiffres officiels qui datent déjà de 2006, le nombre de prisonnier a été multiplié par trois entre 1994 et 2006. (http://www.sap.sp.gov.br/common/dti/estatisticas/populacao.htm)
Le système carcéral pauliste peut apparaître moins dur, mieux organisé et mieux contrôlé comparativement à d'autres Etats brésiliens comme ceux du Nordeste. Pourtant, on y trouve un grand nombre de similitudes propres à l'ensemble des systèmes pénitentiaires mondiaux mais plus particulièrement au modèle américain.
Sans grande surprise, les personnes emprisonnées sont très majoritairement issues des quartiers périphériques de la métropole, ils appartiennent aux classes sociales populaires de la ville et ce sont essentiellement de jeunes hommes, noirs ou métis (mulâtres) (au Brésil, on autorise le classement des personnes selon la couleur de leur peau, pretos [noirs], pardos [métis - mulâtres], amarelos [asiatique], indios [indiens], brancos [blancs]) qui se retrouvent impliqués dans affaires mêlant armes, drogues, vol, trafics en tous genre et affaires passionnelles. Nos interlocuteurs disent souvent qu'une personne a commis « um cinco sete (un 57) » en se référant implicitement au délit de braquage à main armée.
Il est impressionnant de constater que, dans ces zones périphériques, tout le monde a ou connaît un ami, un proche ou un membre de sa famille qui est ou a été en prison. Notre guide lors des préparatifs au documentaire, Railda, présidente de l'association de proches et d'amis de prisonniers « Amparar », nous conta l'anecdote suivante. Tous les habitants d'une rue du quartier de Sapopemba avait un proche en prison lorsqu'elle s'y rendit pour la première fois. Lors de notre tournage dans le quartier d'Itaquera, nous nous sommes rendus sur une « occupation » terme désignant des constructions de logement précaires de brique et de tôle de la part d'habitants sans toit qui investissent des zones en friche de la ville. Il ne fallu à Railda que quelques coups de téléphone improvisés et un petit quart d'heure pour qu'apparaissent trois femmes, mères ou épouses de détenus, disposées à témoigner.

des conditions de détention très dures :
Ce choix d'un enfermement de masse porte en lui les germes des maux qui frappent les prisons paulistes, les autorités n'ayant pas pu, su ou voulu accompagner cette explosion numérique d'un effort financier important et d'une politique de réinsertion sociale des détenus une fois ceux-ci libérés.
Les centres pénitentiaires sont surpeuplés (par exemple, le centre de détention d'Hortolândia d'une capacité officielle de 538 places comptent 1401 détenus, http://www.sap.sp.gov.br/common/unidprisionais/crc/pen_hortolandia_I.html). Les détenus sont enfermés dans des cellules collectives sans distinction de peine ce qui les transforme en « universités du crime » (cf entretien avec Rafael Godoi). Les conditions d'hygiène et de salubrité sont déplorables, les produits d'hygiène individuelle sont achetés par les familles de prisonniers. Les médicaments nécessaires aux prisonniers malades sont eux-aussi à la charge des familles, ils sont parfois refusés au prétexte qu'ils pourraient être détournés de leur usage premier pour se transformer en drogue. Les soins médicaux ne sont pas bien assurés ce qui peut conduire à des cas de non-assistance à personne en danger (cf entretien avec la mère d'un jeune mort d'un cancer du poumon non-traité). La réinsertion est quasi-absente de la politique carcérale. A l'intérieur des prisons, le travail est volontaire, très mal rémunéré et se limite à la fabrication d'objets artisanaux basiques. Le seul livre autorisé à rentrer est la Bible (dixit Railda) et il n'y a quasiment aucune formation proposée. Une fois hors les murs, le prisonnier est stigmatisé, peine à retrouver un travail et se voit inéluctablement reconduit vers l'économie informelle et des activités illicites bien plus lucratives.

les réseaux de solidarité dans et hors les murs :
Toutes ces caractéristiques (enfermement de masse, origine sociale des prisonniers, surpopulation carcérale et conditions sanitaires déplorables) déplace la problématique carcérale bien au-delà des murs de la prison. Cette absence physique du prisonnier renforce paradoxalement sa présence au sein de son quartier. Les détenus dépendent de l'extérieur pour leur survie matérielle et affective et des réseaux de solidarité politiques et familiaux se créent afin de satisfaire aux besoin de première nécessité des camarades ou des proches emprisonnés. Deux figures se chargent d'assurer le lien entre le détenu et l'extérieur. D'un côté, une organisation politique et criminelle, le PCC (Primero Comando da Capital) qui s'est fait connaître en mai 2006 pour une série de rébellion au sein des prisons et d'attaques de commissariats et de bus à São Paulo. Celle-ci peut ainsi payer les produits destinés au prisonnier pour certaines familles qui n'en auraient pas les moyens, financer le recours à un avocat ou organiser les bus bon marché qui transportent les proches lors des jours visite. Elle assure aussi dans et hors de la prison un rôle de justice et de police, punissant sévèrement les écarts aux codes de l'organisation. L'adultère de la femme d'un prisonnier, l'agression physique et sexuelle d'un détenu peuvent ainsi signifier la mort pour l'amant téméraire ou le pervers sexuel.
Mais cette organisation ne serait fonctionnelle si elle ne s'appuyait sur la famille du prisonnier hors les murs et plus particulièrement sur les femmes, véritables chevilles ouvrières de la solidarité avec le détenu.

  1. Le rôle des femmes.

Il est particulièrement frappant de voir la quasi-absence d'hommes dans le pélerinage hebdomadaire des visites qui conduit les proches des détenus jusque dans l'enceinte même de la prison. Hormis quelques garçons accompagnant leur mère, le rôle de soutien affectif et matériel aux prisonniers restent la prérogative exclusive des femmes.

La mère : « um amor de mãe  »

Une expression revient en permanence dans la bouche de nos interlocuteurs et jusque sur les corps des détenus : « amor de mae » Comme le dit la chanson d'un groupe de rap, « Detentos do Rap » né dans la prison pauliste de Carandiru, prison devenue tristement célèbre en raison du massacre de 111 prisionniers qui s'y produisit le 2 octobre 1992 suite à une rebellion, «  Amor… só de Mãe, o Resto é Puro Ódio » (l'amour...uniquement celui d'une mère, le reste n'est que haine pure)
Cette mère symbolise l'amour inconditionnel. Dans une société brésilienne latine et machiste, c'est à elle que revient la charge d'élever ses enfants et de les soutenir quel que soit les aléas de la vie et les erreurs commises. Railda nous le dira elle-même sans rancune ni rancoeur. Son mari duquel elle s'est séparée rapidement n'a jamais rendu visite à leurs fils emprisonné, c'est elle qui a pris en charge, y compris financièrement, l'aide juridique et matérielle.

La femme du voleur ou « mulher de ladrao » : une situation paradoxale entre sécurité et sacrifice.

L'autre figure féminine essentielle au détenu et qui sera au coeur du documentaire est la femme du prisonnier, la femme du voleur « mulher de ladrao » comme le dit de façon provocante Karina Biondi, une anthropologue de l'Université de San Carlos (Sao Paulo) elle-même femme de détenu et qui s'est plongée dans la description de ces histoires d'amour si particulières.




La rencontre :

Celle-ci a pu connaître son mari avant que celui-ci entre en prison. Elle a aussi pu le rencontrer alors qu'il était déjà en prison. Bien souvent, les rencontres se font par l'intermédiaire d'autres femmes de prisonniers qui présentent une sœur, une cousine ou une amie. Les premiers contacts se font par des échanges de lettre. Le détenu peut envoyer un nombre important de lettres à différentes femmes afin de « maximiser » ses chances de réussite. Nous y reviendrons mais la lettre est la forme principale de communication des prisonniers qui y consacrent une part importante de l'abondant temps qu'ils ont littéralement à tuer. Ces lettres passent ensuite par le filtre d'un bureau chargé de vérifier qu'elles ne contiennent pas d'informations potentiellement dangereuses, telles que la préparation d'une évasion ou des instructions destinées à continuer à poursuivre des activités délictueuses depuis l'intérieur même de la prison. (cf entretien avec une femme agent pénitentiaire) Une fois que la femme a accepté le principe d'une visite au prisonnier et que celui-ci l'a inscrit sur la liste des visites, les deux personnes savent que « l'affaire » est conclue. Le dernier obstacle à franchir pour sceller cette union est la déclaration de « amásia » ou d'union stable que l'administration pénitentiaire va examiner avant de donner son feu vert à la visite. Il faudra pouver à l'administration à l'aide de deux témoignages ou de documents légaux la véracité de l'existence du couple. (http://www.lcpadvocacia.adv.br/index.php?p=publicacao&codigo=5151)


Joao de Barros, un journaliste indépendant, mentionne aussi l'existence «de rencontres suite à des lettres à la presse féminine, des annonces de journaux, des programmes radio et, plus récemment, par l’intermédiaire de forums de discussion sur les portables et même sur les chats internet » mais nous n'avons pas rencontré de cas de figure similaire. Rafael Godoi, un chercheur universitaire auteur d'un mémoire intitulé « Aoredor e atraves da prisao : cartografia do dispositivo carcerário contemporâneo » nous a aussi confié que des détenus sachant qu'il rendait également visite à des prisons féminines, lui avaient demandé de jouer le rôle d'intermédiaire et de leur remettre des lettres.

Pourquoi désire t-on être femme de détenu ?

En dehors des unions préalables à l'incarcération, on peut remarquer que l'univers carcéral exerce paradoxalement une certaine fascination sur certaines femmes.
Il existe un certain nombre d'explications psychologiques à cette relation très particulière, celles qui reviennent le plus souvent de la part nos interlocuteurs sont les suivantes :
  • l'attrait qu'exerce le monde du crime sur certaines femmes : l'amour du risque
  • une stabilité affective : l'assurance de la fidélité de leur mari ; le dévouement envers-elle qui s'exprime à travers les longues lettres écrites lors des heures de désœuvrement des prisonniers et lors des jours de visite. Ces jours-là, les épouses sont traitées comme des reines ou des princesses, les détenus se pliant littéralement en quatre pour satisfaire et rendre agréable ces quelques heures d'intimité. Tout conflit ou dispute est strictement à exclure.
  • un statut social, du prestige, une protection et une reconnaissance dans le quartier notamment si le détenu est une figure importante du PCC.

Le revers de la médaille :

Pour autant la situation ne saurait être si rose qu'il n'y paraît. Derrière les milles attentions du jour de visite se cache le quotidien d'une semaine faite d'attente, d'absence et de sacrifice. Et uniquement lorsque l'on peut se permettre le luxe d'une visite hebdomadaire.

Chaque visite a un coût, coût qui augmente proportionnellement à la distance domicile-prison. Ce coût est à la fois direct et indirect, économique et moral.
Il inclût bien sûr le prix du transport même si les prix pratiqués par les bus mis à disposition des proches sont deux fois moins chers que les prix du marché et les déposent directement devant la prison ( 30 Brl l'aller-retour Sao Paulo - Hortolândia contre 60 Brl pour une compagnie classique). Il faut y ajouter le prix du bus et/ou du métro pour se rendre au point de rendez-vous. Dans le cas des centres pénitentiaires aux frontières de l'Etat de Sao Paulo comme celui de haute sécurité de Presidente Venceslau, il faut aussi pouvoir se payer une nuit d'hôtel sur place en plus d'un trajet de près de 7h. Enfin, il faut se charger de préparer le fameux jumbo permettant d'améliorer ou d'assurer le strict minimum à l'être cher. Le poids maximum est de 6 kilos à transporter dans un sac plastique transparent qui permet de reconnaître les proches de prisonnier au premier coup d'oeil. La liste des produits autorisés varient selon les centres de détention mais reste sensiblement la même, preuve supplémentaire de la démission de l'Etat dans la prise en charge des besoins élémentaires du détenu. Voici les rubriques surréalistes de la liste établie par la prison de Pinheiros (http://lucianoadv.wordpress.com/2011/01/12/lista-do-jumbo-do-cdp-de-pinheiros/), quartier central de São Paulo : habillement (couverture, drap, serviettes, sandales, t-shirt, etc.), hygiène (papier hygiénique, savon, shampoing, etc.), produits d'entretien (détergent, désinfectant, etc.), papeterie (stylo sauf la couleur bleue (sic!), papier, enveloppe, livre sauf couverture rigide, paquet de cigarette (extrêment important même pour les non-fumeurs car ils constituent la monnaie d'échange à l'intérieur des murs de la prison), etc. ), alimentation ((eau (sic!), sucre, condiment, pain, sodas sauf avec goût de raisin (sic! On imagine que cela pourrait faire penser à du vin), etc. ) le tout devant être sorti de son emballage et placé dans des sacs plastiques transparents. A ce coût s'ajoute l'obligation de ne pas travailler les jours de visite ou de négocier avec son patron ou ses collègues des changements d'emploi du temps le tout sans mentionner l'existence d'un mari détenu sous peine de perdre son emploi ou d'être stigmatisé. En économie, on parle de coût d'opportunité, ce qu'aurait pu rapporter en terme de promotion professionnelle ou de salaire le fait d'utiliser autrement les heures de visite. Bien souvent, il faut aussi payer ou faire jouer les solidarités de quartier afin de faire garder les enfants par un voisin ou un membre de la famille. 
Enfin, last but not least, le coût moral peut-être extrêmement élevé soit qu'on choisisse d'effectuer ces visites dans la clandestinité y compris vis à vis de ses propres parents de peur qu'ils ne comprennent pas la relation (comme le relate Joao de Barros, « La mère ne le sait pas et, si cela dépendait de Cássia, elle ne le saura jamais. “Elle ne comprendrait pas une relation de ce type”, dit-elle en simplifiant »), soit qu'on décide de le faire au grand jour quitte à voir l'attitude des voisins, des amis et des membres de la famille se transformer soudainement. Ce silence volontaire ou cette absence de soutien des proches et des voisins sont bien plus douloureux que les sacrifices financiers consentis pour voir l'être aimé comme en témoigne de façon poignante Railda lorsqu'elle évoque le silence radio de presque toute sa famille lors de la rébellion qui a touché le complexe où était emprisonné son fils. Pas un seul coup de fil de soutien ou pour s'enquérir de son état mis à part une tante de Brasilia.
A cela, il faut rajouter l'humiliation permanente d'être soi-même suspectée de faire partie du crime organisé sous cette étiquette à la fois méprisante et dévalorisante de « femme de voleur ».

3. Jour de visite à Hortolândia :

les préparatifs et le trajet :

Le grand jour arrive enfin. On s'est payé une séance de manucure, on a cuisiné ou acheté les plats qu'il aime, on s'est débrouillé pour les enfants, pour le travail, on a rassuré ou trouvé un alibi pour la famille. On se lève très tôt et dans le métro rien ne distinguerait ces femmes des quelques travailleuses du samedi matin qui se mêlent aux fêtards sortant des boîtes de nuit si ce n'était ce sac transparent qui ressemble bien trop aux sacs de migrants laissant de façon impudique dévoiler un amas de produits de première nécessité. Le bus de la compagnie Rosalen, affrété on l'imagine par le PCC même si personne ne nous le confirmera officiellement, les attend sur une petite place à quelques encablures de la gare routière de Barra Funda, terminus de la ligne de métro. Quelques brasseries bon marché (lanchonete) servent un cafezinho ou un jus de fruit très sucré. Le chauffeur demande, laconique et paraissant à peine s'étonner de notre présence à cette heure si matinale et pour cette direction si peu commune, si tout le monde descend bien à la prison comme s'il s'agissait d'une excursion de fin de semaine. Les jumbos sont chargés en soute et le car s'ébranle sur l'autoroute laissant derrière lui les grattes-ciels,  le fleuve Tietê noir d'égouts, les baraques construites à flanc de collines et la végétation subtropicale peuplées de nuances de vert. On ne s'en laisse pas imposer par les tongs (chinela) et le legging de rigueur pour être admis par les gardiens. On se rattrape avec un haut qui moule les seins et laisse généreusement apparaître le ventre. Peu importe les formes ou la forme, au fond, le trajet sert à soigner les derniers détails, à partager un peu de nourriture avec les copines de galère, à s'enquérir des nouveautés, à papoter de tout ou de rien. Une forte odeur de parfum bon marché emplit le bus, certaines s'endorment rapidement. Au réveil, une petite heure plus tard, le maquillage fera office de cache-cerne.

L'arrivée :
L'arrivée au petit matin est étrange avec ce soleil de 7h déjà bien chaud, ces cohortes de femmes qui s'introduisent rapidement à l'intérieur de la première enceinte du complexe pénitentiaire, elles sont des milliers, une armée féminine s'engouffrant dans ce repère d'hommes qui n'attendent qu'elles. Une petite ville aux allures de Far-West s'est construite aux confins de la prison, faîte de nourriture rapide et à emporter, de tongs à louer pour les étourdies, de cigarettes et autres produits essentiels au jumbo. Il y aussi quelques pousadas pour les proches qui auraient passer la nuit sur place et un peu plus loin quelques habitations le long d'une voie ferrée d'où l'on peut apercevoir les vêtements des détenus qui sèchent au loin dans la cour des unités pénitentiaires. Entre cette voie ferrée et les bâtiments, un vaste no man's land entrecoupé de grillages et de barbelés, ici on enferme, on est enfermé et malgré le soleil, l'air frais matinal et le bruit des oiseaux, on se sent étouffé, essoufflé, à l'étroit. Les femmes marchent rapidement, se débarrassent des derniers emballages, rient entre-elle, nous charrient en se demandant ce que nous faisons là. «Il va falloir payer pour filmer ça ! » plaisante l'une d'elle sans trop sembler plaisanter. Elles filent de leur pas brésilien nonchalant et rapide, on sent qu'à l'excitation fruit d'une semaine ou deux d'attente se mêle la force de l'habitude au cours d'une marche de quelques minutes que certaines parcourent depuis de longues années. On arrive devant l'unité II de la prison d'Hortolândia, une file d'attente s'est formée, l'atmosphère se tend. Notre présence n'est plus la bienvenue, l'a t-elle d'ailleurs été ? Pour l'instant, pas la moindre présence d'agents pénitentiaires, une femme (peut-être, sûrement du PCC) auto-organise la file en criant des numéros. Cette autodiscipline semble être le gage d'une entrée sans bousculade et sans heurt, la garantie que les privations et l'auto-discipline d'une semaine ne s'arrêteront pas aux pieds de cette ultime porte. Une autre femme nous invective depuis cette file, « Putain, ça ne va pas, on ne peut pas filmer ici, ça ne va pas bien ». Notre présence à une dizaine de mètre de là risquerait de compromettre grandement la visite si un agent pénitentiaire se rendait compte de notre présence. Conscient de notre inconscience, nous rebroussons chemin, sans trop hâter le pas et ressortons tels des visiteurs déçus par la même porte principale. Pour ces femmes, une autre aventure commence. Car pour atteindre le Graal de l'époux et de la cellule, il faudra savoir subir l'humiliation de la fouille intime qu'elles dénomment avec dans la voix un mélange de fatalisme et de colère, « revista vexatoria », la fouille vexatoire.

La fouille :

L'administration pénitentiaire considère les proches de prisonnier comme, au mieux des délinquants potentiels, au pire la main libre du crime organisé. La forte suspicion qui pèse sur les épaules de ces femmes se traduit par un « rituel » de fouille dénoncé par de nombreuses organisations de défense des Droits de l'Homme. Cette épreuve humiliante, légitimée au nom d'un d'un discours sécuritaire sur la nécessité de ne rien laisser entrer d'illégal à l'intérieur de la prison, semble surtout être une manière de rappeler avec violence aux femmes, leur condition de femme de voleur. La description de cette visite vexatoire nous a été faîte de nombreuses fois tant par les femmes avec pudeur et indignation. Les prisons ne disposent pas de portique à rayon X capable de détecter facilement les substances ou objets prohibés. Par manque de moyens mais aussi très certainement par volonté institutionnelle de stigmatiser les détenus et leurs proches, la fouille sera donc manuelle. Les effets personnels regroupés à l'intérieur du jumbo sont facilement inspectables la plupart ayant déjà été séparés de leur emballage. C'est le corps même de ces femmes qui sera l'objet d'une fouille plus approfondie. Des agents pénitentiaires féminins se chargent de vérifier que les parties intimes de la visiteuse ne contiennent aucun produit illicite. La femme se penche donc par trois fois en avant afin que l'on puisse inspecter son anus. Puis, elle effectue trois génuflexions destinées à vérifier l'intérieur de son vagin. De nombreuses femmes relatent la perversité de certaines matonnes et le plaisir qu'elles semblent prendre lors de ces fouilles, ce qui les conduit parfois à les traiter de « sales lesbiennes ».
Ces vexations renforcent la haine des femmes à l'égard du système pénitentiaire mais aussi celle de leurs hommes dont l'honneur propre à un environnement très machiste se trouve bafoué.
On pourrait d'ailleurs quasiment assimilé ces fouilles à un viol.
Quant à l'efficacité pratique de ces fouilles, elle est quasi-nulle étant donné qu'aucune femme ne prendra le risque de se voir refuser l'entrer ou d'aller elle-même en prison pour possession de drogues ou d'armes. Les téléphones portables, armes et autres substances prohibés entre par les voies moins risquées et tellement plus lucratives de la corruption d'agents pénitentiaires.

Le plus dur vient de passer, il est 8h du matin et les portes de la prison s'ouvre et se referme pour une courte journée d'une liberté bien codifiée enfermé entre ces murs. On est bien loin des parloirs français et de son heure de visite sous l'oeil et l'oreille des matons. Le Brésil accorde à ses détenus une soupape et un exutoire d'une journée qui se terminera dans notre cas vers 17h avec le départ des bus affrétés pour l'occasion. Tous les témoins rencontrés concordent, supprimer ces visites ou les rendre plus restrictives, serait explosif.

La visite : à l'intérieur

A l'intérieur, les détenus se sont affairés avec énergie et enthousiasme pour que rien ne puissent perturber cette bulle hebdomadaire de sexe, d'émotion, de sentiments et d'informations sur la vie à l'air libre. Les cellules ont été briquées de fond en comble grâce aux produits d'entretien fournis par les proches. Les photos érotiques et pornographiques qui ornent les murs des cellules ont été soigneusement rangées, peut-être à côté d'une Bible. Des draps sont tirés et les radios tournent à plein volume afin de préserver l'intimité des discussions et des ébats sexuels. Les détenus sont très respectueux d'un code de conduite et d'honneur auquel le moindre écart ou manquement pourrait signifier la mort. On n'adresse jamais la parole aux visiteurs des autres détenus sans leur demander l'autorisation préalable. On respecte scrupuleusement l'intimité de chacun. Toutes les femmes font d'ailleurs état de la galanterie extrême de leurs hommes ces jours-là. Ils sont littéralement aux petits soins conscient des sacrifices de leurs femmes et de leur position privilégiée et si importante de fil ténu avec l'extérieur. Les cadeaux sont souvent des objets artisanaux fabriqués avec les moyens du bord mais l'objet de toutes les attentions est la lettre d'amour adressée à sa femme et à ses proches.

Les lettres :

Une étude littéraire et sociologique des lettres des prisonniers seraient un travail passionnant pour comprendre les misères, les réalités et les fantasmes des détenus. Celles-ci passent sous les fourches caudines de l'administration pénitentiaire qui ne les censurent que rarement tant leur contenu s'apparente surtout à une ode à l'être cher et à l'Amour. Les textes à « l'eau de rose » parfois accompagnés de dessin et l'illustration sont l'opium d'un peuple d'amoureuses qui en boiront les paroles et y trouveront le réconfort et la foi nécessaire pour traverser une semaine ou deux d'attente supplémentaire.

La visite : à l'extérieur :

Nous profitons des premières heures de la matinée pour déambuler dans les rues qui bordent la prison. Le temps d'un café dans une échoppe précaire nous permet de papoter avec quelques clients curieux de notre présence. La gérante ne souhaite pas être filmée, l'image lui fait bien plus peur que les mots enregistrés par les deux micros unidirectionnels du Tascam emmitouflé dans leur bonnette coupe-vent à poil mi-long. « C'est pour la télévision ? » s'inquiète la gérante. Les journalistes n'ont pas bonne presse par ici. On n'aimerait pas être reconnu par des voisins, des membres de la famille ou un employeur. Le stigmate de la prison déteint sur tous ceux qui de loin ou de près sont au contact des prisonniers et de leurs proches. Notre discours en voie de rodage, « c'est un documentaire indépendant sur l'amour en prison destiné uniquement à la France» ne semble pas la convaincre, pas plus que cette cliente qui la rassure en lui disant « E pra levar na França ! » « C'est pour ramener en France ! ». Cet argument massue fera son effet dans une autre échoppe installée dans la seconde avenue perpendiculaire à l'entrée de la prison. Un coupe de lesbienne tatouée nous y reçoit avec tous les honneurs (un coca et une saucisse offerte en guise de petit-déjeuner) et l'envie de témoigner pour qu'en France on sache et on voit. Qu'on voit donc qu'elles vendent à bas prix tout le kit de la visiteuse de prison tout comme leurs voisins d'échoppe. Un japonais atterri là par on ne sait quel miracle qui nous parle de français emprisonnés pour possession de stupéfiants qu'ils avaient ingurgité au préalable. Plusieurss femmes au milieu de leurs « chinelas » (tongs) de location, de leurs produits de beauté et autres babioles made in china qui font tragiquement penser aux produits frelatés et tape à l'oeil qui servaient aux explorateurs à dépouiller et amadouer les Indiens.
On nous présente à quasiment toute la rue, les quelques réticentes se laissent de nouveau convaincre par le fameux « E pra levar na França ! ». La France, autre Graal qui a miraculeusement conservé par là-bas une aura faîte de parfum et de Tour Eiffel. Peut-être s'imaginent t-ils que les détenus français s'humectent de Chanel et se nourrissent de foie gras. Après deux entretiens filmés, un beau témoignage sur le sexe en prison, l'absence d'utilisation du préservatif et l'humanité réintroduite par l'amour, nous filons tuer le temps dans le centre-ville d'Hortolândia, le temps justement d'attraper un beau coup de soleil et d'emprunter la ligne de bus qui arbore fièrement comme trajet « Hortolândia - Penitenciaria » (trajet Hortolândia – Centre pénitentier).

Le retour :

Le retour aurait pu se passer sans heurts si nous n'avions été un peu gourmand. Quelques rushs de plus, non loin de la porte d'entré principale, finissent par attirer l'attention des trois gardes de faction. Notre précipitation à ranger le matériel et à partir d'un pas rapide finissent de nous griller. Manon a encore le temps de filmer quelques scènes devant le bus, l'organisatrice du bus (une dame, la cinquantaine, j'imagine également du PCC) s'enquiert, un brin inquiète du motif de notre film, je répons par l'affirmative à sa question « C'est un travail étudiant ? ». Les études infantilisent et rassurent toujours. Une femme de détenu assise à l'intérieur d 'une voiture, le bras appuyé sur la fenêtre arrière ouverte, ne désire pas qu'on la filme mais son bras orné d'un tatouage est déjà dans la boîte. Nous montons dans le bus, Manon continue de filmer par la fenêtre. C'est alors que le voyage se corse, que les affaires se pimentent. L'un des gardes qui s'est finalement lancé à notre recherche, aperçoit finalement Manon et sa caméra et la pointe d'un doigt menaçant et inquisiteur. Il monte ensuite dans le bus et dans un silence assourdissant nous fait signe de descendre avec la caméra de tous les péchés. Nous l'accompagnons sous les regards courroucés des femmes pressées de rentrer à São Paulo et soucieuses de s'éviter tout problème supplémentaire. Dans un portugais approximatif et d'une voix faussement assurée, nous tentons d'expliquer la teneur insignifiante de notre travail qui ne vise pas du tout, mais alors pas du tout, à filmer la prison mais uniquement quelques témoignages sans grande importance de femmes amoureuses. Ah l'amour ! L'amour a frappé à la porte. Par chance, nous restons dehors, au vu et au su de tous. Pendant que Manon passe en vitesse accélérée les images de la cassette, un autre garde me met en garde contre le caractère criminel de ces trafiquants d'armes et de drogue qui peuplent le bus dans lequel nous allons monter. Il devrait pourtant se rendre compte que j'ai bien plus peur qu'il nous confisque la caméra et/ou la cassette ou pire encore, qu'il nous conduise dans une salle pour un examen plus approfondi de notre matériel vidéo et de nos motivations. Par chance, ils ne souhaitent visiblement pas se compliquer la vie avec des étudiants français inconscients et nous laisse rapidement repartir sans le moindre backchich à la clef. Nous réintégrons nos sièges cinq minutes plus tard, sous le regard encore plus courroucé et à la fois surpris de nous voir revenir, de femmes dont quelques unes nous demandent ce qu'il s'est passé. « Rien, répondons-nous, Tudo bem, tudo joia !  Vamos embora por favor !». Elles n'ont pas l'air d'y croire vraiment, habituées sans doute à un traitement bien plus musclé. Le bus s'ébranle enfin, le Far West s'éloigne, nous regagnons la métropole, l'ambiance est étrange. Toute la tension nerveuse accumulée se libère enfin, les endorphines des relations sexuelles provoquent l'endormissement de beaucoup. Avant de se laisser bercer par le moteur, certaines enfilent un jean sur le legging obligatoire, un peu comme un ouvrier sortant de l'usine qui aurait recouvert la liberté de s'habiller comme bon lui semble. D'autres lisent avec émotion les lettres si soignées qui leur sont adressées, il y a quelques pleurs mais c'est la fatigue et le soulagement qui l'emporte. On n'y pense pas encore mais ce bus a un air très banal de rame de métro du dimanche soir. Sous les yeux fermés, derrière les corps assoupis, le lundi menaçant se profile déjà, il faudra récupérerles enfants, cuisiner, se laver et se coucher, se réveiller tôt, laisser les enfants à l'école et faire bonne figure au travail avec un patron et des collègues qui ont sûrement des histoires de week-end passionnantes à raconter.



mercredi 16 février 2011

frisbee, mini-coopers, tonnes de Co2 et jantes de vélo.

Au cours d'un voyage au long-court, il m'a été donné de rencontrer un vendeur de CO2 britannique travaillant au Brésil afin de faciliter les transactions entre la bureaucratie onusienne et les entreprises soucieuses de calculer combien de tonnes de dioxyde de carbone elles n´ont pas émises (c´est finalement assez poétique de quantifier ce que l´on n´a pas produit), un joueur semi-professionnel de freesbee de la ligue canadienne d'Ultimate player maugréant au coeur d´un parc naturel colombien contre l´attente improbabale d´un hamac qui viendrait finalement á la nuit tombée, un membre d'équipage de Guyanne anglaise des bâteaux á voile croisant au large des côtes de Carthagéne, de l´île San Blas et du Panamá me disant d´un accent anglais créolisé que la mére de sa petite amie francaise lui avait offert une mini-cooper afin de faciliter ses déplacements dans l´arriére-pays provencal.
Un suisse allemand laconique, préocuppé de chiffres exacts, de cuenta cuesta, de cuento tiempo, de réponses en un seul mot, cherche par ailleurs une jante de vélo pour un ami vivant á Cuba mais ne trouvant pas la taille adéquate, me dit que cette jante existe en Suisse mais plus cher que le vélo á Cuba. Quel ennui.
Imaginons que le britannique rencontre le suisse allemand (pourquoi autant de suisses allemands voyagent-ils en Colombie emportant avec eux une, comment dirais-je, certaine rigidité mentale ?). Ce dernier se ferait un plaisir de lui fournir une estimation rapide de ces émissions de CO2 journaliéres, il lui demanderait combien coûte la tonne, en combien de temps il pourra la revendre aux pays du Nord, quel retour sur investissement maravilloso.
Si le guayanais croisait la route du canadien, il apprendrait rapidement le maniement du frisbee lui imprimant un effet slide qui le ferait revenir á la maniére d´un boomerang á l´intérieur du bâteau, juste á temps pour le repas, lorsque la brise incite á donner du lest, á laisser filer. Il pourrait alors retirer ces lunettes blanches accordées á sa dentition parfaite, laisser ses cheveux frisés évoquer Georgetown et évoquer dans son anglais créole sa vie á Londres. Fascinantes Guyanes si caribéennes au coeur de l´Amérique du Sud, si avides du revenu minimum et de la sécurité sociale francaise qu´elles mélangeraient volontiers au swing merengue.

Donc, l´Amérique aime les bâteaux á voile, les mini-coopers, le frisbee et l´Europe, les émissions de CO2, les jantes de vélo et les chiffres exacts.

lundi 24 janvier 2011

there will be rumble in the jungle

Manaus. 30 degrés. Ciel étonnament dégagé. Humidité supportable. Les ventilateurs tournent à plein couvrant à peine le bruit d´un réfrégirateur. Tous ces bruits apportent une chaleur rafraîchissante à l´hostel qui s´endort. Le silence règne pourtant.  2:01 AM.  Saintes vacances, sainte chaleur, der Mann ist aus Manaus.